LES CÔTÉS SOMBRES DE FREUD

Si j’ai décidé de nommer ce titre ainsi c’est à cause des choix du célèbre psychanalyste. Le fondateur de la psychanalyse n’était pas toujours saints, mais on ne vous apprendra pas ça à l’école.

Le soignant des riches

Il faut bien comprendre que tout au long de la carrière de Freud, ses patients sont des millionnaires, et même des milliardaires – les équivalents viennois des Bettencourt, des Bolloré, des Lagardère. Anna von Lieben (la « Cäcilie M. » des Etudes sur l’hystérie), Sergius Pankejeff (l’« Homme aux loups »), Margarethe Csonka (la « jeune homosexuelle ») sont richissimes, Fanny Moser (« Emmy von N. ») est considérée comme la femme la plus riche d’Europe centrale. Freud a été le thérapeute de la très, très haute société, où il avait été introduit par Josef Breuer, médecin généraliste de la grande bourgeoisie juive viennoise, de l’aristocratie bancaire, un milieu fermé où tout le monde se connaît. Il a analysé des familles entières, un milieu entier : Anna von Lieben est la cousine d’Elise Gomperz, qui est l’amie de Marie von Ferstel, elles connaissent indirectement Bertha Pappenheim (« Anna O. »), et ainsi de suite.

Jusqu’à la fin de la guerre de 14-18, la très grande majorité des patients de Freud sont des juifs assimilés. Très peu sont religieux, à l’exception de Bertha Pappenheim (qui était une patiente de Breuer) et dans une moindre mesure Ernst Lanzer (l’« Homme aux rats »). En arrière-fond, parmi les relations des patients, on croise en permanence les intellectuels et artistes viennois – Hugo von Hofmannstahl, Oskar Kokoschka, Adolf Loos, Gustav Mahler, Arthur Schnitzler… Freud est pour tous ces gens-là une référence, un peu ce que Lacan sera à la vie parisienne des années 1960 et 1970. C’est quelqu’un qu’on considère comme un génie révolutionnaire, qui fascine l’avant-garde.

Puis la sociologie des patients de Freud change radicalement à la fin de la guerre, avec l’éclatement de l’empire austro-hongrois, la crise économique, l’inflation galopante. Les Autrichiens ne sont plus prépondérants, pour une raison très simple. La couronne autrichienne ne valant plus rien et Freud étant, selon son patient Albert Hirst, extrêmement money-minded, ne sont retenus comme patients que ceux qui peuvent payer en devises étrangères : des Suisses, des Anglais, mais surtout des Américains. C’est très frappant : alors que Freud a gardé pendant des années sur son divan des millionnaires comme Elfriede Hirschfeld, le baron Viktor von Dirsztay ou Anna von Vest, il décline de les reprendre en analyse à la fin de la guerre, lorsque tous ces gens sont ruinés.

Nombre des patients de Freud

On (Mikkel Borch-Jacobsen) connait le nom d’à peu près 160 analysants de Freud. Certains en évoquent beaucoup plus, mais il s’agit d’estimations. Le fait est qu’on ne connaît pas tous les patients, d’autant qu’on ne dispose que d’un seul des agendas de Freud, très précis, qui couvre la période 1910-1920. Les autres ont apparemment été perdus.

De quelles maladies souffraient-ils ?

De façon générale, les patients de Freud souffraient du tout-venant des névroses (hystérie, névrose obsessionelle, phobies, « neurasthénie ») et des psychoses. On considère souvent que Freud ne prenait pas des psychotiques en analyse, mais c’est faux. Julius Hering et le Dr. Bieber (qui ne figurent pas dans mon livre) souffraient de paranoïa, Mathilde Schleicher et Karl Mayreder étaient maniaco-dépressifs (« mélancoliques »), tout comme le psychiatre américain Horace Frink. Il est vrai que dans ce dernier cas, Freud n’a pas su reconnaître l’état hypomaniaque dans lequel se trouvait Frink lorsqu’il est arrivé chez lui. Le résultat a été un désastre thérapeutique et humain.

Échec de théorie

Évoquant ses premières années de psychanalyse, Freud dira en 1913 qu’il avait cru qu’il suffisait d’informer le patient sur ce qu’il avait refoulé pour qu’il guérisse. Ainsi il avouera que les patients ne guérissaient pas (et qu’ils ne confirmaient pas le souvenir des scènes sexuelles qu’il imaginait pour expliquer leur trouble) : « Ce fut une grave déception de voir le résultat escompté faire défaut. Comment pouvait-il donc se faire que le malade qui savait maintenant ce qu’il en était de son expérience vécue traumatique se soit pourtant connu comme s’il n’en savait pas

Des critiques qui le change

En 1913, les professeurs Eugen Bleuler (Zurich) et Alfred Hoche (université de Fribourg-en-Brisgau) ont demandé par lettre, aux futurs participants du congrès de l’Association allemande de psychiatrie, de communiquer ce qu’ils savaient de patients traités par la psychanalyse. La conclusion de l’enquête sera lapidaire : « Dans bien des cas, la thérapie psychanalytique fait carrément du mal au patient ». À la suite de cet événement, Freud n’ira plus jamais à un congrès de psychiatrie et ne fréquentera que des congrès de psychanalyse freudienne.

Des suicides et tentatives chez les patients

L’historien qui a présenté l’évolution du plus grand nombre de patients bien identifiés est le professeur Mikkel Borch-Jacobsen, qui a travaillé aux Archives Freud à Washington. Son constat : sur trente et un patients, trois seulement ont bien évolué. L’état des autres n’a guère changé ou s’est détérioré. Certains patients ont fini à l’asile, d’autres se sont suicidés (trois suicides réussis, plus quatre tentatives).

L’historien de la psychanalyse, Paul Roazen, écrit : « Vers la fin de sa vie, il était de bon ton chez les analystes de la vieille garde d’affirmer que Freud était un médiocre thérapeute ». Ces analystes défendaient la méthode freudienne contre sa pratique par Freud.

Sources


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